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La vulnérabilité

J’ai envie aujourd’hui de vous parler de ce sujet car c’est un thème sensible et tellement important dans notre rapport à la vie.

Je rencontre régulièrement en séance des personnes coincées dans un carcan hypertonique de stress : leur corps est devenu une cuirasse rigide et douloureuse, contraignante et vécue comme quelque chose de parfois insupportable. Très souvent, lorsque le dialogue porte sur le thème de la vulnérabilité, j’entends ces personnes me dire qu’elles se sentent obligées d’être fortes tout le temps, pour tout le monde, qu’elles doivent porter les responsabilités que les personnes qui les entourent refusent de porter (par choix ou par inaptitude). Et lorsque je les interroge sur ce qui pourrait bien se passer si elles osaient montrer qu’elles aussi, comme tout le monde en fait, ont des moments de faiblesse, de fragilité, elles me confient qu’elles sont convaincues qu’elles ne peuvent pas se l’autoriser parce que… - les choses n’avanceraient plus, - ce qui doit être fait ne le serait pas, - des situations empireraient, - la santé de proches serait compromise, etc.


Ces personnes parlent alors de peurs, légitimes, de ce qui pourrait se passer. Elles me parlent de projections, de suppositions d’un avenir à chaque fois plus précaire, peu réconfortant, voire catégoriquement anxiogène.

Elles font donc automatiquement le choix de se sacrifier pour ce que d’autres ne font pas. Elles font un choix qui n’est pas juste. Un choix injuste pour elles, en premier, pour leurs proches, mais aussi pour toute la société.


Ce n’est pas juste de se maintenir dans une cuirasse où l’on s’interdit le repos et la douceur : même les soldats ont des « permissions » pour pouvoir retourner chez eux, se reposer, se régénérer… Ce qui est pernicieux, dans ce choix, c’est qu’il devient très rapidement une habitude dont il est compliqué de s’extraire car cela devient facile pour l’entourage de se reposer sur une telle personne. Mais ça devient parfois aussi paradoxalement confortable pour la personne qui fait ce choix car elle se transforme en une sorte de sauveur toujours disponible. Cela peut flatter un égo en souffrance, mais à quel prix pour le corps, à quel prix pour l’esprit ?


Ce n’est pas juste non plus pour l’entourage qui est, sans s’en douter, privé d’une occasion de développer des compétences en latence. Pourquoi mobiliser ses ressources et apprendre de nouvelles choses si quelqu’un le fait si facilement d’office à sa place ? Sans le savoir, cet entourage est privé d’une occasion de grandir, de se développer, de comprendre par l’expérience que l’aide reçue jusque là d’office, nécessite en fait des efforts, du temps, de l’énergie et donc, de la gratitude…


Enfin, ce n’est pas juste pour la société tout entière car, nous ne sommes peut-être pas capables, à nous seuls, êtres « isolés », de changer toute une structure, mais si nous prenons la décision de prendre la responsabilité qui nous incombe en demandant aux autres de prendre la leur, c’est tout notre environnement direct qui s’en trouve touché, modifié, comme un galet qui tombe dans un lac, les ondulations s’éloignant inexorablement de plus en plus loin. C’est tout le système proche de la personne qui s’adapte aux nouvelles conditions et qui, de ce fait va faire modifier à sa mesure les autres systèmes qui l’entourent.


Avons-nous envie d’une société dans laquelle nous devons tous agir comme des robots, être performants comme des machines, remplaçables comme des boulons ? Ne serait-il pas temps de remettre la vulnérabilité au cœur de nos valeurs, pour pouvoir rester au plus proche de notre réalité biologique, psychique, énergétique ?

Nous sommes des êtres capables de performances incroyables, d’endurance, de prouesses, à condition de pouvoir aussi nous ménager de véritables moments de ressourcement et de repos.


Pour cela, nous devons revenir au sensible, aux sensations de notre corps et quitter l’illusion entretenue depuis trop longtemps qu’on peut toujours être à 150 % de nos capacités.

C’est un mensonge monstrueux qu’on tente de nous faire croire : personne ne peut être performant à long terme sans de véritables moments de repos. Même une machine ne supporterait pas qu’on la fasse tourner en permanence à un régime dépassant ce pourquoi elle a été conçue ! Pourquoi en serait-il autrement pour nous ?


A mon sens, oser dire « Stop, c’est trop, j’ai besoin de repos, j’ai besoin de lâcher un peu, j’ai besoin d’un relais, j’ai besoin que tu portes ta part de responsabilités. » est un cadeau que l’on se fait à Soi pour l’offrir au Monde. Je reçois régulièrement des personnes au bout du bout, dans une situation nerveuse catastrophique parce qu’elles subissent des pressions infernales depuis des mois dans leur travail ou chez elles et qui me disent qu’elles doivent tenir, qu’elles n’ont pas le choix. Je les vois engluées dans la croyance qu’elles ne peuvent pas sortir de cet engrenage et pour certaines, qu’elles ne méritent finalement pas mieux. Elles se sont tellement habituées à cette maltraitance qu’il semble trop difficile de trouver une alternative, que la solution semble être la soumission à ce qui est et qu’elles doivent apprendre à être plus fortes, plus endurantes. Elles cherchent des solutions à l’extérieur pour les aider dans ce sens.

Aux personnes qui ont des enfants, je leur demande : « Est-ce cette réalité que vous voulez pour vos enfants ? ». La réaction est toujours vive : « Bien sûr que non ! ». Je leur réponds alors qu’en tant que parents, elles sont le modèle qu’elles proposent à leur progéniture. Si elles ne souhaitent pas ce genre d’avenir à leurs enfants, c’est à elles de leur montrer qu’il est intolérable d’accepter et de rester dans une telle situation. Accepter d’être harcelé, humilié, exploité, dévalorisé, ou autre, c’est montrer à la prochaine génération qu’il est normal qu’elle vive cela également. Si nous ne voulons pas de cet avenir pour eux, c’est à nous, en tant qu’éducateurs, de leur montrer le chemin en faisant des choix qui nous respectent profondément. Si nous ne pensons pas pouvoir le faire pour nous, faisons-le au moins pour eux. Parce qu’il faut bien commencer quelque part avec quelqu’un…


Oser être vulnérable et dire quand on n’est pas capable ou trop fatigué certains jours, c’est mettre une limite saine à ce qu’il est juste qu’on assume ou pas. Cela peut être perturbant au début pour soi comme pour l’entourage mais c’est quelque chose qui devient rapidement naturel, pour autant que l’on soit convaincu de pouvoir s’octroyer le choix de l’affirmer.


C’est en ça que la vulnérabilité assumée est, selon moi, une grande force : elle montre qu’on se respecte profondément et qu’on respecte l’Autre par le fait de déposer sereinement ses limites personnelles, variables selon les périodes, et de les communiquer pour permettre un ajustement réciproque, authentique, respectueux et véritablement honnête…

Comme un engagement envers Soi, vers l'Autre. Comme un socle pour une société plus juste pour tous.


Stéphanie Meurisse – Reconnexion à Soi – décembre 2022 Reproduction du texte autorisée avec les références.

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